La culture, sauvera-t-elle la Méditerranée?
Le projet de Sarkozy ne se situe plus dans la Méditerranée ; il a fait naufrage au cœur même de l’Europe, à Bruxelles. Mais l’espoir de voir reconnue une identité méditerranéenne n’est pourtant pas définitivement mort. Car il nous reste au moins la culture. La culture, par rapport à la politique, peut au moins compter sur le principe d’universalité, d’échange et de transversalité. Et la transversalité est aussi le principe fondateur de Qantara, projet promu par l’UE dans le cadre d’Euromed Heritage, soutenu par l’Institut du monde Arabe et par les directions du patrimoine et des antiquités d’Algérie, Jordanie, Liban, Maroc, Tunisie, Espagne, Egypte et Syrie. Qantara ‘Patrimoine méditerranéen’ a réalisé une base de données consultable sur Internet en quatre langues (français, anglais, espagnol et arabe).
Si l’Union méditerranéenne, politiquement tombée à l’eau, s’est transformée, comme par effet de sorcellerie, en une créature sans forme et sans but précis (l’UPM, Union pour la Méditerranée), rien est pourtant totalement perdu pour l’homo mediterraneus. Certes, il était difficile de convaincre un citoyen allemand d’accepter l’existence d’une structure parallèle et antagoniste de l’Union Européenne qui agit dans un bassin défini et qui exclut l’Europe du Nord et de l’Est. Il était aussi difficile de convaincre ce citoyen que la différence entre un village du Sud de la Sicile, d’Andalousie ou d’une île grecque et une ville côtière du Maghreb est risible tandis qu’un abîme culturel et social sépare celles-ci d’une riante et silencieuse ville d’Allemagne. Mais nous connaissons les véritables préoccupations des Allemands. Lorsqu’ils ont entendu parler pour la première fois d’Union Méditerranéenne, ils ont immédiatement traduit en ‘realpolitik’ : « Union française de la Méditerranée ». Ou pire : « Projet néocolonial pour une présence plus marquée de la France en Méditerranée ».
Certes, toute l’Europe sait que la France a des racines profondes dans cette région du monde et que son hégémonie politique et culturelle est toujours présente. Mais nous connaissons aussi la méfiance atavique des Allemands vis-à-vis de toute initiative française. Le « non » allemand n’a pas été dicté par la crainte de diviser les pays de l’UE mais par la peur, simple et primitive, d’un retour hégémonique de la France en Méditerranée. Face à ces craintes ancestrales, la réponse de la chancelière Angela Merkel et des hauts responsables allemands a été catégorique: « Non ». S’il doit y avoir une Union méditerranéenne, elle doit passer par Bruxelles. Le projet de Sarkozy ne se situe plus dans la Méditerranée ; il a fait naufrage au cœur même de l’Europe, à Bruxelles. Le fait d’avoir encadré ce projet dans le ‘concert européen’ a provoqué des mécontentements non seulement chez les estimateurs occidentaux de l’Union Méditerranéenne (France, Espagne, Italie, Grèce) mais aussi dans les pays de la rive Sud, qui ont probablement perdu la dernière possibilité d’être acteurs dans les politiques Orient- Occident. De ce point de vue, le choix de Barcelone comme siège permanent de l’Union pour la Méditerranée (UPM) n’est pas – comme a souligné orgueilleusement le premier ministre espagnol Zapatero – un « succès de la diplomatie espagnole », mais une grave erreur de géopolitique car l’idée même de partenariat est sacrifiée et subordonnée à l’initiative unilatérale européenne. Ne fallait-il pas plutôt choisir une capitale du Sud pour envoyer un message clair de volonté de coopération aux pays du Maghreb et de l’Orient méditerranéen ? Pourquoi Barcelone et non pas Beyrouth, Damas ou Alexandrie ? Le choix de Barcelone reflète la volonté de l’UE de ressusciter un processus désormais mort (le processus de Barcelone, lancé en 1995) et surtout de souligner la « matrice UE » de l’Union pour la Méditerranée. Résultat : la Ligue Arabe a serré les rangs. Si l’UE entre en bloc dans l’Union Méditerranée avec une vingtaine de pays (sur 44) qui n’ont rien à voir avec la Méditerranée pourquoi la Ligue Arabe ne ferait-elle pas de même ? Et pourquoi elle n’impliquerait pas l’Union Africaine aussi ? Dans ce contexte problématique, le Maroc a profité du naufrage de l’Union Méditerranéenne pour épousseter de nouveau l’idée d’une Union pour le Maghreb Arabe.
Sur le versant de l’Europe de l’Est, la tentative de Sarkozy a provoqué l’initiative conjointe de la Suède et de la Pologne qui ont lancé un partenariat oriental concernant 6 pays de l’Europe orientale qui transmet à l’Est (et à des milliers de kilomètres de distance) le concept d’Union pour la Méditerranée. La tentative d’une union autour de la Méditerranée a donc provoqué une prolifération de particularismes, divisions et structures qui se superposent à une architecture euro-méditerranéenne déjà compliquée. Cette prolifération d’organismes et unions n’aide pas le dialogue mais multiplie les malentendus entre les deux rives (voir réaction libyenne). Et, il y a toujours le nœud du conflit israélo-palestinien. Du point de vue commercial et économique, Israël a démontré qu’il appréciait l’UPM mais, craignant une mainmise de la Ligue Arabe, préfère voir cet organisme vidé de tout contenu politique. L’UE, qui a sagement conduit Sarkozy à la raison, espère utiliser l’UPM comme tremplin pour relancer un autre processus agonisant : celui de la paix au Proche-Orient. Mais un organisme mort-né peut-il ressusciter un espoir mourant ? Malgré l’assurance des grands sorciers de l’Europe, nous n’en sommes pas convaincus. Nous sommes complètement résigné à la certitude que du point de vue politique l’Union pour la Méditerranée ne changera rien aux rapports entre les pays méditerranéens. Au contraire, elle laissera un goût amer dans la bouche de tous ceux qui croient encore à un dialogue entre les civilisations. Malgré les atouts affichés à Bruxelles, l’UPM est avant tout une occasion ratée de changer le cours de l’histoire de la Méditerranée et pour opposer un projet politique fait par les nations à l’agenda politique des compagnies pétrolières.
Mais l’espoir de voir reconnue une identité méditerranéenne n’est pourtant pas définitivement mort. Car il nous reste au moins la culture, un sujet sur lequel l’UE et les pays de la rive Sud semblent avoir les idées un peu plus claires. Aujourd’hui il suffit d’admirer l’Alhambra en Andalousie, l’architecture de Palerme, les églises arabo-normandes de la côte amalfitaine ou la riche architecture byzantine de Constantinople pour avoir un témoignage du dialogue ininterrompu entre les diverses cultures de la Méditerranée. La culture, par rapport à la politique, peut au moins compter sur le principe d’universalité, d’échange et de transversalité. Et la transversalité est aussi le principe fondateur de Qantara, projet promu par l’UE dans le cadre d’Euromed Heritage, soutenu par l’Institut du monde Arabe et par les directions du patrimoine et des antiquités d’Algérie, Jordanie, Liban, Maroc, Tunisie, Espagne, Egypte et Syrie. Qantara ‘Patrimoine méditerranéen’ a réalisé une base de données consultable sur Internet en quatre langues (français, anglais, espagnol et arabe).
Cette base de données recense le patrimoine méditerranéen et les fonds artistiques des deux rives de la Méditerranée en mettant en lumière tous les éléments communs susceptibles de rapprocher des populations très souvent ancrées dans leurs particularismes. A travers ces archives thématiques, il est possible de reconstruire l’histoire d’un objet dans un certain pays, suivre sa diffusion et son évolution dans d’autres pays et dans différents moments historiques. L’archivage permet aussi de remarquer les transformations et les contaminations des églises ou des édifices sacrés. Par exemple, la basilique de Sainte-Sophie de Constantinople, édifiée par l’empereur Justinien et transformée en mosquée par les Turcs Ottomans lors de la prise de la ville en 1453. Ou le Dôme du Rocher à Jérusalem - construit en 691 par le calife omeyyade Abd al-Malik - qui a conservé son plan et ses proportions originaux inspirés d’édifices chrétiens comme le Saint-Sépulcre. Ou l’étonnante église de San Giovanni degli Eremiti, à Palerme - construite vers le VI siècle - transformée en mosquée pendant la domination arabe, puis redevenue église après la conquête des Normands.
Les archives en ligne de Qantara se focalisent également sur le patrimoine commun des trois religions monothéistes, sur le savoir (par exemple, la transmission de la pensée grecque par la civilisation musulmane), sur les échanges politiques, etc. Les archives, qui comptent environ 1000 éléments du patrimoine méditerranéen – objets, sites et monuments – couvrent une période chronologique s’étendant de l’Antiquité tardive à la période moderne (jusqu’à la chute de l’Empire Ottoman). L’architecture, les objets d’art, le savoir-faire et les techniques sont analysés à travers le critère de ‘transversalité’ afin de souligner les phénomènes d’interférences qui se propagent entre les deux rives de la Méditerranée. Selon Dominique Baudis, président de l’Institut du monde arabe de Paris, le projet Qantara n’est pas seulement culturel mais avant tout politique car « il considère l’identité méditerranéenne comme une identité fédératrice et solidaire ». La Méditerranée - a rappelé le directeur du projet Badr-Eddine Arodaky - est surtout la rencontre entre Orient et Occident (Al-Qantara en arabe signifie « pont »). Grâce à son caractère transversal, ce projet possède les atouts pour combler le vide laissé par les politiques gouvernementales qui n’ont pas su (ou qui n’ont pas voulu) exploiter l’histoire et la culture qui a façonné pendant des siècles - par de là des conflits et des incompréhensions - cette riche et unique région du monde.



